Rio, de Lapa à Santa Teresa. Dans l’ordre chronologique du travers avant bâbord.

Voici le dernier article rédigé par nos trois valeureux marins, avant leur départ pour les Caraïbes. On y parle de Rio et de ses ambiances, des rencontres qu’ils ont faites.

J'aime les panoramas...Les bars ne ferment jamais dans les rues du quartier de Lapa. De simples guitounes. Des comptoirs adossés aux trottoirs. On y boit dehors. En masse. A l’ombre des arches de l’aqueduc, anciennes voies de trams. Un touriste français en était tombé il y a quelques années en faisant le zazou sur le marchepied. Mais rassurez-vous, ce n’est pas pour cela que le trafic a été abandonné : le tram suivant – jaloux – renversa une dizaine de buveurs en s’écrasant dans un bar de Santa Teresa après une descente toute en virages. Le conducteur avait trouvé les freins, mais pas les freins des roues…

Dans la rueSanta Teresa, c’est un autre quartier. Une colline remplie de bars à tableaux. De piliers de zinc, de concerts journaliers, et d’une communauté internationale et polyglotte foisonnante. Enfin, de petites ruelles qui montent sec pour leurs passants imbibés de bières glacées à en perdre le goût. Elles sont au soja… Pour ma défense, j’en avais bu avant de l’apprendre. Les cervejas premium, elles, sont au malt. Même pas importées, sans quoi le prix grimperait plus haut que la mousse. 100 % de taxes… oui, oui.

Si nous connaissons si bien l’endroit, c’est qu’il abrite la maison de Julien, l’instituteur avec qui nous menons notre projet, et Alpha, professeur de français. Difficile de trouver plus accueillants. Nous avons mangé chez eux une feijoada (plat à base de haricots noirs, viande de porc et farine de manioc) dont le seul souvenir réveille les papilles. C’est aussi grâce à eux que vous trouverez peut-être quelques bouteilles intéressantes à l’arrivée.

Surtout vous pourrez découvrir le travail des élèves de sa classe, fils d’expats purs jus, franco-brésiliens biens installés ou cariocas de souche. Mélange bilingue et explosif, mais à cet âge on écoute toujours autant les histoires.

Le reste de Rio est constellé de fast food – fast fruits. Les étagères croulent de papayes, mangues, oranges, citrons, goyaves, ananas, melons, pastèques, avocats, et d’un tas – je répète : un tas – d’autres sans traduction. Mixés et servis à toute heure, nous les découvrons avec Steph, une amie à Rio pour un an, partagée entre études et JMJ.

Antoine ou Tomb Raider ?      Antoine, fou ?

On en profite aussi pour gravir le pain de sucre et le Corcovado. La jungle. Parfois raide.

Toujours dehors. Peu de temps pour le Iate clubs de Rio de Janeiro où quelques exercices de haute voltige diplomatique nous ont permis de prendre un coffre. Remercions pour cela l’éloquence de Serge qui nous invite dans l’enceinte et plaide notre cause auprès du Commodore.

On y rencontre Zé et Monica qui nous font découvrir la musique de Rio. Chorro et Foro. A Santa Teresa ou Lapa. Bien sûr. La samba était en pause après l’overdose du carnaval. Le funk des favelas sera pour la prochaine fois.

Monica et Zé sur leur bateau

Jorge, propriétaire d’un Star, nous invite à naviguer. Il faut dire que l’esprit régate vogue sur le club tous les week-end. L’occasion de sortir des hangars la flotte de dériveurs. Il y a ici plus de Finn que dans toute la France et une belle collection de Lasers. Sans compter quelques équipages olympiques de Forty-Niner qui ne se mélangent pas aux amateurs, nous n’en voulons pas à ces demi-dieux, la comparaison serait impossible.

Enfin nous retrouvons des français au mouillage d’à côté. Jacques-Olivier et Philippe (on avait déjà croisé le dernier à Dakar). L’approvisionnement vient d’arriver. Joie ! Un camembert et un saucisson. Des vrais ! Qui sentent !

Sur ce, nous partons pour une longue navigation vers les Caraïbes et la Martinique. Ça risque d’être long : rendez-vous dans quarante-cinq jours !

Jésus et le touriste américain

Sale temps pour les moineaux.

La sortie du Rio de la Plata se fait le regard vers la poupe : On annonce du vent et des fronts en tous genres… d’une manière générale il ne faut pas se fier à ce plan d’eau capricieux. Un matin de pétole les nuages derrière nous se transforment en un grand cigare blanc qui nous rattrape doucement. Pas de soucis, on est au moteur, et un pampero amènerait au moins du vent.


Mais non – Déception – c’est juste un front tout mou qui transforme la pétole d’Est en pétole d’Ouest. « Cigarillo blanc pas de vent, cigarillo negro pampero ».
Moralité : fiez vous à votre baromètre.

Quelques heures plus tard, un passager clandestin apparait dans les plis de la grand voile. Moineau que nous baptisons immédiatement Pantagruel. De la force de ses dix grammes détrempés et de son estomac de baptême, il s’attelle à l’extermination de tous les insectes égarés sur le pont, pour une moyenne de dix papillons à l’heure.
Le vent monte doucement. Il ne vole plus qu’avec difficulté. Manque sa seule planche de salut : un pétrolier de passage. Enfin, au près dans 25 noeuds, l’oisillon se terre piteusement dans un coffre de cockpit. Sauvé ? Il en sort le matin suivant tout trempé. Le petit rabelaisien reprend du service en prédateur farouche. Quelques proies aussi ont survécues… et c’est en voletant bêtement ça et là, qu’il est emporté par une rafale. Adieu Pantagruel, ce fut bref mais intense. On agite le mouchoir. La prochaine fois, tu y penseras : « une patte pour soi, une patte pour le bateau. »

Le reste de la traversée se résume en peu de mots :
25 noeuds de vent tournant qui lève une mer affreuse. Trois perturbations de suite. Beaucoup d’eau. Un petit aperçu du Sud (le grand). Au moins on avance bien.

Après douze jours, nous commençons à croiser des bancs de pêcheurs armés de projecteurs et des vols de frégates – oiseau méchant s’il en est. Ces signes ne trompent pas : bientôt des  montagnes sortent de la brume, le Pain de Sucre à l’avant-garde. Le canal d’urgence (16) nous donne un avant-goût du Brésil : on entend plaisanter et même de la musique, pas une seconde de silence. Nous qui n’avions jusque là qu’un CD de Chico Buarque pour apprendre le Portugais…

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Nous entrons de la baie de Guanabara à 7 nœuds au coude à coude avec un pétrolier. Le Christ du Corcovado joue à cache-cache avec les nuages. Les immeubles sont réduits au silence par les montagnes environnantes. Un jeune homme discret nous aide à communiquer avec le bureau du port. Il se trouve qu’il est professionnel de 49er, mais bien sûr il ne nous en dit rien. Toute l’équipe de voile olympique du Brésil semble s’être donnée rendez-vous ici.

Quant à nous, nous prenons vite le rythme brésilien, composé de peu d’heures de sommeil…

Soudure à sec et viande arrosée

Nous quittons Buenos Aires à 23h contre vents et courants. Contre une mer hachée qui annonce 100 milles de tambours sur la coque. Ne parlez pas de monotone : la nuit voit des sautes de vent de rien à trop… Le rythme change vite dans le Rio de la Plata.

Ce qui n’empêche pas le jour de se lever sur Montevideo dans des conditions d’approche idéales, Rêveur de Jour tire des bords presque corrects dans la légère brise.

Le Yacht Club Uruguayo est bien plus accueillant que son homologue Argentin. Il y a même des voyageurs. Nous rencontrons très vite Louis, parti de France il y a 10 ans, et arrivé ici il y a 6 ans déjà. Il vit sur un Rêve d’Antilles orange (précisons : la bête est en acier), on est faits pour s’entendre. Nous croisons aussi Gwendal et Zoë sur La Boiteuse… et Galia Moss qui fait le tour de l’Amérique du Sud sur un RM 1060 tout neuf, aidée par Joan (son blog). Pour la petite histoire Galia a le même routeur que nous : Michel est bien une star internationale.

Pour réparer, il nous faut sortir le bateau de l’eau. Le bon sens veut en effet que l’on fasse ses soudures sans bouger, et le sens commun qu’un bateau à l’eau n’y consent pas. Nos regards vers la grue. Fond du port. Pas d’eau. Une petite larme à l’œil pour en rajouter ne suffit pas. Nous passons donc les premiers jours à attendre que la marée monte. Cauchemar de Breton. Ici la marée fait fi de la lune et n’écoute que le vent. Du Sud, ça monte. Du reste, rien… Avec des variations allant jusqu’à un mètre cinquante en une heure.

Un jour, enfin, il y a « assez d’eau ». L’équipe de la grue nous dit d’amener le bateau. Assez d’eau donc et à mi-parcours, nous trainons RDJ dans la boue (40cm de vase au bas mot) avec l’aide d’une lancha à moteur.

Le casse-tête pour passer la grue entre les haubans sans démâter nous prend tout l’après-midi et le lendemain matin, nous sommes sur le terre plein. Deux soudeurs apparaissent. Maté en main. L’affaire est rondement menée et tout est fini en moins d’une journée, pour notre plus grand soulagement. Nous en profitons pour passer un peu de peinture sur la coque, vérifier l’arbre d’hélice, désaccoupler le tourteau pour changer sa clavette, et autres joyeuses besognes aux noms barbares.

Avant de remettre le bateau à l’eau, nous partageons un asado avec l’équipe du terre plein. Antoine qui est allé acheter la viande avec l’asador (grand-maître du barbecue) est témoin d’un dialogue typique :
« - Vous avez du pulpon ? (partie du boeuf)
- Oui
- 7 kilos. »

Remarquez que pour assiettes, on utilise ici des planches à découper, ce qui veut déjà tout dire.

Une fois le repas terminé, nous nous levons en pachyderme sereins, pensant que la journée est terminée. Personne ne peut travailler avec ça dans le ventre. Mais les Uruguayens sont d’une autre trempe : Le tracteur vient nous chercher pour la mise à l’eau.

Dans la foulée, nous procédons à un échange de pavillons avec le Yacht Club (c’est un honneur qu’on nous fait). Nous porterons désormais leurs couleurs les jours de fête. Un créneau météo se profile : il va faire mauvais – Ô joie ! – les vents sont favorables. C’est l’heure des adieux précipités et des remerciements maladroits. De toutes façons, il faudra qu’on revienne un jour pour rendre à Louis sa carte du Rio de la Plata. D’ici là, le Brésil nous attend.

AAA