Bife de tango

Arrivée à Buenos Aires  Les eaux troubles du port

Nous voici donc à Buenos Aires, entrés au petit matin dans le très beau-très chic Yacht Club Argentino (YCA). Notre coque jaune tout juste sortie de transat fait un peu tâche au milieu des voiliers de régate sponsorisés par Rolex et des flottes de Twenty-niner frottés à l’éponge… Soit. Cela n’empêche pas d’admirer le phare restaurant art-déco du club, le très bel arbre qui fait de l’ombre à sa terrasse et les gratte-ciels New-Yorkais en arrière plan.

Les gratte-ciels de Buenos AiresLe phare restaurant art-déco du club

Ce petit moment de contemplation passé, nous nous précipitons en ville. Pourquoi ? Devinez ! … Un des petits restaurants qui ponctuent chaque rues ? Pas encore ! Clandestins que nous sommes, les bureaux de l’immigration, des douanes et de l’omniprésente Prefectura Naval nous réclament. L’occasion de s’offrir un joli petit tour en ville et de se perdre dans une villa – le favela argentin.
Les plus positifs diront que l’escapade administrative nous a permis d’attendre l’heure d’ouverture des restaurants. Avec leurs pièces de viande qui débordent de l’assiette et leurs petits vins argentins. C’est que l’on commençait à manquer de vivres sur le bateau !
Les jours suivants : On se promène. On découvre des oiseaux à se décrocher la mâchoire d’admiration. On s’adapte au rythme de la capitale (dîner à minuit)… Surtout on s’essaye au tango dans une milonga pour touristes et on sympathise avec Daniel qui tient une parilla devant le YCA.

Antoine et Daniel L'oiseau décrocheur de mâchoire

Il ne nous reste qu’à réparer le régulateur d’allure. L’affaire de quelques soudures ? Oui,  mais voilà : n’étant pas membres du prestigieux club, il est impossible de faire venir un artisan sur le bateau. Inutile, donc, de prolonger l’escale. Nous partons tenter notre chance à Montevideo, où l’on nous a recommandés aux mains d’un soudeur.

AAA

Mon bateau partira demain pour l’Amérique

Il fait presque nuit quand nous levons l’ancre et quittons le CVD [Cercle de la Voile de Dakar, Note de l'Équipe à Terre]. Le slalom entre les filets de pêche ne pose pas de problème et nous nous retrouvons bientôt en pleine mer. Le halo de Dakar s’éloigne. Nous laisse seuls avec l’alizé. Sous génois et régulateur d’allure, nous n’avons plus qu’à nous laisser porter, en pensant à corriger le cap de temps en temps. Dans ces conditions idéales, la vie s’organise très vite à bord : lire, cuisiner, manger, écrire, dormir, cuisiner, manger, lire… et relever la ligne de traîne pour constater encore et encore que les poissons se rient de nous.

L’homme de quart veille, près des côtes il s’agit de surveiller les autres bateaux, mais désormais ce sont surtout les oiseaux, les dauphins et les constellations qui nous font lever les yeux de nos livres. Le soleil tape de plus en plus fort : les quarts de nuits en sont d’autant plus agréables. Cela pourrait durer des années.

Au bout de dix jours, la météo dit sobrement :

«  27/12 Vent E 6-9n Houle WNW 1,6m 13s

28/12 Vent ENE 7-9 n à 5-7n Houle WNW 1,9m 14s

Averses et grains

a+

Michel  »

 Ça y est, le pot au noir vient perturber notre routine. Notez bien que ce n’est pas nous qui allons à lui, c’est lui qui vient à nous. On n’y est pour rien. L’Océan sous nos pieds est toujours aussi bleu. Très vite, il faut refaire des manœuvres, affaler et hisser les voiles plusieurs fois par jour au rythme du vent. La pétole a parfois du bon, nous nous offrons quelques baignades par 4000 mètres de fond. Un peu de moteur et beaucoup de barre pour éviter les orages… Plus d’une fois, nous en sommes réduits à attendre à sec de toile, batteries débranchées en priant pour l’électronique du bord, que le déluge d’eau et de feu passe, même si c’est beau d’être entourés d’éclairs. On essaye de photographier des trombes en formation, le résultat n’est pas probant en gris sombre sur gris.

Au bout de 12 jours, alors que nous avons presque abandonné la pêche, des thons bondissent hors de l’eau ! La ligne est prête. Antoine lâche le leurre et, pas dix mètres de lignes déroulés qu’un affamé à écailles se jette sur l’hameçon. Brave bête. Une nuit à mariner plus tard, c’est un pur délice. Ça change des corned-beef et autres pâtés Hénaff, mais nos estomacs passent un sale quart d’heure à se battre contre les toxines. Dire qu’il aurait suffit de le faire cuire…

Nous sortons du pot au noir pour trouver du Nord-Est puis du Sud-Est. L’idylle des premiers jours reprend. Les nuages et orages laissent placent au soleil et aux étoiles. Nous avons passé l’Équateur et la Croix du Sud donne le cap à la nuit tombée. On a beau être au milieu de l’océan, pas question de perdre la notion du temps : Noël, Nouvel An et même Épiphanie sont dûment fêtés à coup de confit de canard, pâté de tête, pain d’épice et galette des rois à l’arachide.

Les jours passent, les milles défilent, et un beau jour c’est l’émotion, nous captons à la radio une station brésilienne. Quelques jours plus tard c’est un tango qui passe, l’Argentine est proche. Après 39 jours de mer nous crions «  Terre en vue !  ». La côte d’Uruguay est face à nous. Il n’y a plus qu’à remonter le Rio de la Plata pour atteindre Buenos Aires. Deux jours seulement normalement. Normalement… C’est sans compter le cadeau de bienvenue : un pampero. Heureusement il n’est pas trop violent et nous l’avons vu arriver. Plus de peur que de mal, mais il nous force à louvoyer quatre jours dans un Rio agité et désagréable. Nous sommes d’autant plus contents d’arriver, de nuit, dans la capitale argentine. La marina étant fermée, nous nous lançons dans quelques tours de ports, hésitons à nous mettre à couple d’un ferry, d’un contre-torpilleur ou d’un remorqueur et optons finalement pour ce qui nous semble être un ponton de chantier. Après 43 jours, 12 heures, 20 minutes et 42 secondes de mer, nous mettons pied de l’autre côté de l’Atlantique.

AAA