Sale temps pour les moineaux.

La sortie du Rio de la Plata se fait le regard vers la poupe : On annonce du vent et des fronts en tous genres… d’une manière générale il ne faut pas se fier à ce plan d’eau capricieux. Un matin de pétole les nuages derrière nous se transforment en un grand cigare blanc qui nous rattrape doucement. Pas de soucis, on est au moteur, et un pampero amènerait au moins du vent.


Mais non – Déception – c’est juste un front tout mou qui transforme la pétole d’Est en pétole d’Ouest. « Cigarillo blanc pas de vent, cigarillo negro pampero ».
Moralité : fiez vous à votre baromètre.

Quelques heures plus tard, un passager clandestin apparait dans les plis de la grand voile. Moineau que nous baptisons immédiatement Pantagruel. De la force de ses dix grammes détrempés et de son estomac de baptême, il s’attelle à l’extermination de tous les insectes égarés sur le pont, pour une moyenne de dix papillons à l’heure.
Le vent monte doucement. Il ne vole plus qu’avec difficulté. Manque sa seule planche de salut : un pétrolier de passage. Enfin, au près dans 25 noeuds, l’oisillon se terre piteusement dans un coffre de cockpit. Sauvé ? Il en sort le matin suivant tout trempé. Le petit rabelaisien reprend du service en prédateur farouche. Quelques proies aussi ont survécues… et c’est en voletant bêtement ça et là, qu’il est emporté par une rafale. Adieu Pantagruel, ce fut bref mais intense. On agite le mouchoir. La prochaine fois, tu y penseras : « une patte pour soi, une patte pour le bateau. »

Le reste de la traversée se résume en peu de mots :
25 noeuds de vent tournant qui lève une mer affreuse. Trois perturbations de suite. Beaucoup d’eau. Un petit aperçu du Sud (le grand). Au moins on avance bien.

Après douze jours, nous commençons à croiser des bancs de pêcheurs armés de projecteurs et des vols de frégates – oiseau méchant s’il en est. Ces signes ne trompent pas : bientôt des  montagnes sortent de la brume, le Pain de Sucre à l’avant-garde. Le canal d’urgence (16) nous donne un avant-goût du Brésil : on entend plaisanter et même de la musique, pas une seconde de silence. Nous qui n’avions jusque là qu’un CD de Chico Buarque pour apprendre le Portugais…

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Nous entrons de la baie de Guanabara à 7 nœuds au coude à coude avec un pétrolier. Le Christ du Corcovado joue à cache-cache avec les nuages. Les immeubles sont réduits au silence par les montagnes environnantes. Un jeune homme discret nous aide à communiquer avec le bureau du port. Il se trouve qu’il est professionnel de 49er, mais bien sûr il ne nous en dit rien. Toute l’équipe de voile olympique du Brésil semble s’être donnée rendez-vous ici.

Quant à nous, nous prenons vite le rythme brésilien, composé de peu d’heures de sommeil…

Soudure à sec et viande arrosée

Nous quittons Buenos Aires à 23h contre vents et courants. Contre une mer hachée qui annonce 100 milles de tambours sur la coque. Ne parlez pas de monotone : la nuit voit des sautes de vent de rien à trop… Le rythme change vite dans le Rio de la Plata.

Ce qui n’empêche pas le jour de se lever sur Montevideo dans des conditions d’approche idéales, Rêveur de Jour tire des bords presque corrects dans la légère brise.

Le Yacht Club Uruguayo est bien plus accueillant que son homologue Argentin. Il y a même des voyageurs. Nous rencontrons très vite Louis, parti de France il y a 10 ans, et arrivé ici il y a 6 ans déjà. Il vit sur un Rêve d’Antilles orange (précisons : la bête est en acier), on est faits pour s’entendre. Nous croisons aussi Gwendal et Zoë sur La Boiteuse… et Galia Moss qui fait le tour de l’Amérique du Sud sur un RM 1060 tout neuf, aidée par Joan (son blog). Pour la petite histoire Galia a le même routeur que nous : Michel est bien une star internationale.

Pour réparer, il nous faut sortir le bateau de l’eau. Le bon sens veut en effet que l’on fasse ses soudures sans bouger, et le sens commun qu’un bateau à l’eau n’y consent pas. Nos regards vers la grue. Fond du port. Pas d’eau. Une petite larme à l’œil pour en rajouter ne suffit pas. Nous passons donc les premiers jours à attendre que la marée monte. Cauchemar de Breton. Ici la marée fait fi de la lune et n’écoute que le vent. Du Sud, ça monte. Du reste, rien… Avec des variations allant jusqu’à un mètre cinquante en une heure.

Un jour, enfin, il y a « assez d’eau ». L’équipe de la grue nous dit d’amener le bateau. Assez d’eau donc et à mi-parcours, nous trainons RDJ dans la boue (40cm de vase au bas mot) avec l’aide d’une lancha à moteur.

Le casse-tête pour passer la grue entre les haubans sans démâter nous prend tout l’après-midi et le lendemain matin, nous sommes sur le terre plein. Deux soudeurs apparaissent. Maté en main. L’affaire est rondement menée et tout est fini en moins d’une journée, pour notre plus grand soulagement. Nous en profitons pour passer un peu de peinture sur la coque, vérifier l’arbre d’hélice, désaccoupler le tourteau pour changer sa clavette, et autres joyeuses besognes aux noms barbares.

Avant de remettre le bateau à l’eau, nous partageons un asado avec l’équipe du terre plein. Antoine qui est allé acheter la viande avec l’asador (grand-maître du barbecue) est témoin d’un dialogue typique :
« - Vous avez du pulpon ? (partie du boeuf)
- Oui
- 7 kilos. »

Remarquez que pour assiettes, on utilise ici des planches à découper, ce qui veut déjà tout dire.

Une fois le repas terminé, nous nous levons en pachyderme sereins, pensant que la journée est terminée. Personne ne peut travailler avec ça dans le ventre. Mais les Uruguayens sont d’une autre trempe : Le tracteur vient nous chercher pour la mise à l’eau.

Dans la foulée, nous procédons à un échange de pavillons avec le Yacht Club (c’est un honneur qu’on nous fait). Nous porterons désormais leurs couleurs les jours de fête. Un créneau météo se profile : il va faire mauvais – Ô joie ! – les vents sont favorables. C’est l’heure des adieux précipités et des remerciements maladroits. De toutes façons, il faudra qu’on revienne un jour pour rendre à Louis sa carte du Rio de la Plata. D’ici là, le Brésil nous attend.

AAA

Bife de tango

Arrivée à Buenos Aires  Les eaux troubles du port

Nous voici donc à Buenos Aires, entrés au petit matin dans le très beau-très chic Yacht Club Argentino (YCA). Notre coque jaune tout juste sortie de transat fait un peu tâche au milieu des voiliers de régate sponsorisés par Rolex et des flottes de Twenty-niner frottés à l’éponge… Soit. Cela n’empêche pas d’admirer le phare restaurant art-déco du club, le très bel arbre qui fait de l’ombre à sa terrasse et les gratte-ciels New-Yorkais en arrière plan.

Les gratte-ciels de Buenos AiresLe phare restaurant art-déco du club

Ce petit moment de contemplation passé, nous nous précipitons en ville. Pourquoi ? Devinez ! … Un des petits restaurants qui ponctuent chaque rues ? Pas encore ! Clandestins que nous sommes, les bureaux de l’immigration, des douanes et de l’omniprésente Prefectura Naval nous réclament. L’occasion de s’offrir un joli petit tour en ville et de se perdre dans une villa – le favela argentin.
Les plus positifs diront que l’escapade administrative nous a permis d’attendre l’heure d’ouverture des restaurants. Avec leurs pièces de viande qui débordent de l’assiette et leurs petits vins argentins. C’est que l’on commençait à manquer de vivres sur le bateau !
Les jours suivants : On se promène. On découvre des oiseaux à se décrocher la mâchoire d’admiration. On s’adapte au rythme de la capitale (dîner à minuit)… Surtout on s’essaye au tango dans une milonga pour touristes et on sympathise avec Daniel qui tient une parilla devant le YCA.

Antoine et Daniel L'oiseau décrocheur de mâchoire

Il ne nous reste qu’à réparer le régulateur d’allure. L’affaire de quelques soudures ? Oui,  mais voilà : n’étant pas membres du prestigieux club, il est impossible de faire venir un artisan sur le bateau. Inutile, donc, de prolonger l’escale. Nous partons tenter notre chance à Montevideo, où l’on nous a recommandés aux mains d’un soudeur.

AAA